L‘enseignement à distance à l’ère du semi-confinement : une ouverture vers de nouvelles pratiques ?

La reprise à plein temps de l’école sonne la fin des mesures d’enseignement à distance liées au confinement. C’est aussi l’occasion de prendre un pas de recul sur cette expérience et son impact sur le fonctionnement des établissements scolaires et sur les pratiques pédagogiques.

Certes chaque établissement a développé des pratiques propres dans le cadre donné et chaque enseignant ou équipe enseignante a construit des dispositifs à sa mesure et sur mesure dans le contexte spécifique. Néanmoins un certain nombre de constats peuvent être posés.

L’évolution des perceptions et des pratiques

L’enseignement à distance a sans contestation donné un coup d’accélération dans l’utilisation des technologies et dans le développement de plateformes ou d’espaces numériques avec une dimension établissement et/ou une dimension classe portée par un ou deux enseignants ou des équipes complètes. Cela a « obligé » chaque acteur à prendre conscience qu’il était possible de faire un pas en avant vers l’utilisation d’outils numériques. Pour certains, le dépassement du premier niveau de résistance face au numérique, celui d’entrer dans le projet et de s’essayer dans la mesure de ses moyens, a clairement été atteint. Pour d’autres, déjà plus familiers avec le numérique, la période a donné des ailes à leur créativité. Dans tous les cas, l’enseignement à distance a d’abord et surtout autorisé les enseignants à essayer et à se tromper. Le statut formatif de l’erreur étant ici reconnu aux enseignants par l’encadrement au sein des établissements.

La communication avec les familles et le développement de compétences numériques

L’enseignement à distance et les outils numériques auront aussi, dans de nombreux cas, permis de repenser la communication avec les familles et les élèves. Cette réflexion questionne notamment qui gère quel type de communication au niveau des établissements, des équipes enseignantes et des pratiques individuelles des différents professionnels.

Du côté des élèves, nous pouvons certes souligner que l’enseignement à distance peut renforcer les inégalités liées au contexte familial et à l’encadrement des enfants, mais pour une partie d’entre eux au moins, la mise en exercice réelle de compétences liées à l’utilisation d’outils numériques a eu lieu et, qui plus est, s’est construite dans une situation qui y donnait du sens.

Une ouverture pour le système ?

De manière plus globale, l’enseignement à distance a ouvert une réflexion sur les apprentissages fondamentaux en s’affranchissant des disciplines et des querelles de territoires, ainsi que sur les ressources d’encadrement des élèves. Nous verrons si le système se saisit de cette opportunité pour repenser le découpage, le zapping scolaire et l’attribution des ressources que nous connaissons dans l’organisation du travail scolaire actuel. Nous verrons aussi si les bouleversements dans la gestion du temps scolaire et dans la gestion du temps des professionnels ouvriront vers plus de simplicité dans les relations de travail et dans la façon d’exécuter des tâches.

L’enseignement à distance : terreau d’opportunités pour les pratiques

Le bouleversement complet de la forme scolaire traditionnelle lié à un passage soudain à l’enseignement à distance offre une série d’opportunités pour penser et organiser le travail scolaire avec de nouvelles frontières et de nouvelles perspectives. Nous pouvons ainsi relever :

  • Le renforcement et le développement d’une forme de travail en équipe : affronter ensemble le défi de l’enseignement à distance, coordonner des pratiques et des volumes de travail demandés, architecturer des cours en ligne et agréger des tâches d’apprentissage sur des espaces numériques ;
  • La mise en discussion des pratiques, des exigences de travail pour les élèves et la mutualisation des bonnes idées ;
  • Le fait de voir et de vivre ensemble que c’est possible de modifier et repenser beaucoup de paramètres, y compris l’organisation du travail, ce qui n’était souvent pas le cas dans l’imaginaire il y a deux mois pour les enseignants et les cadres scolaires ;
  • L’expérimentation de pratiques de classes inversées, d’autres fonctionnements, d’autres organisations du travail scolaire ;
  • L’utilisation de supports numériques pour communiquer avec les familles et soutenir la communication avec les élèves ;
  • La possibilité de repenser les devoirs à domicile : l’enseignement à distance oblige à penser des tâches et des compte-rendus différents des pratiques en présentiel (typologie de travail à domicile qui peut se modifier). Nous savons que les devoirs touchent à des dimensions multiples (travail, soutien, équité, communication, …) et que les changements posent généralement des problèmes en cascade, ce qui invite à ne pas trop s’écarter du connu. La situation actuelle réinterroge de manière assez importante le système pour autoriser des changements importants.

Les opportunités pour les directions d’établissement

Pour les cadres scolaires et les directions, cette période particulière est aussi l’occasion de penser l’établissement à l’ère du numérique et pas seulement en s’appuyant sur quelques enseignants très à l’aise avec les outils informatiques. Il est possible de l’envisager dans une dimension établissement, avec le développement de vraies stratégies numériques. C’est aussi, l’occasion d’identifier des enseignants favorables aux changements, comme de futurs alliés, en vue de développer des projets numériques au sein l’établissement.

Pendant cette période particulière, c’est aussi une opportunité unique pour les cadres scolaires de déployer leur leadership au service des enseignants. Dans de tels moments, il y a en effet un enjeu fort à soutenir les initiatives et en quelque sorte à autoriser symboliquement les enseignants à essayer, à se tromper, à apprendre… bref à développer des nouvelles pratiques à l’ère du numérique et de l’enseignement à distance. N’oublions pas que l’essence du leadership est bien de promouvoir le changement et l’innovation (Spillane, Halverson et Diamond, 2008)[1].

Capitaliser sur les expériences menées

A l’heure actuelle et à l’aube de replonger « pleinement » dans l’organisation scolaire du travail telle que nous la connaissions, il serait opportun de ne pas perdre le mouvement qui s’est ouvert et la richesse de ce qui s’est développé ou se développe encore. En fonction du contexte spécifique à chaque établissement, l’enjeu est ainsi de mettre en place des dispositifs pour capitaliser ce qui s’est construit, développé et expérimenté dans la période actuelle et ne pas « revenir à la normale » trop vite, en retrouvant les habitudes d’avant sans plus-value de ce qui a été développé-expérimenté pendant la période d’enseignement à distance. Cette démarche peut également être soutenue par l’expertise de formateurs.

Enfin cette période aura peut-être permis de construire une cohérence d’établissement, une ligne pédago-numérique, sans autoriser toutes les pratiques sous prétexte de respecter la liberté pédagogique de chaque enseignant. Dans cette logique, il ne s’agit pas de contrôler mais de penser établissement avec une cohérence globale, un alignement entre la visée établissement et les pratiques individuelles. Comme nous le relevons souvent en formation, les établissements apprenants et les équipes innovantes savent d’abord saisir les changements comme des leviers et des tremplins pour évoluer. Gageons que les établissements scolaires et les équipes de directions ont su et sauront encore dans les mois à venir profiter de cette situation particulière pour permettre à l’école de s’améliorer et faire des progrès.

[1] Spillane, J., Halverson, R et Diamond, J. (2008). Théorisation du leadership en éducation : une analyse en termes de cognition située. Educations et sociétés, 21(1), 121-149.

Lien vers Educareators – 3 questions à Olivier Perrenoud sur l’enseignement à distance et les fonctionnements des établissements scolaires

https://www.youtube.com/watch?v=rxcSC8G8FXo

Olivier Perrenoud